BEGGAS,Apres le terrorisme, la misère

PAR YAZID YAHIAOUI
SOIR ALGERIE
4/04/2007

Connue pendant toute une décennie comme étant la région la plus dangereuse ; livrée à elle-même et aux terroristes du GIA puis du GSPC pendant longtemps,

<B>la région de Beggas</b>, située au nord de la commune de <B>Kadiria,</B> à 32 km au nord-ouest de Bouira, n’est pourtant pas ce que l’opinion publique en

général faisait d’elle ; c’est-à-dire un vaste territoire de terroristes. Non, <B>les Ath-Khalfoun ou les Béni- Khalfoun </B> ne veulent plus de cette image

que leur renvoie malgré eux l’homme de la rue.

Certes, et comme tous les Algériens dont le seul tort est de se retrouver un jour vivant dans un lieu reculé et propice par l’action terroriste, les

habitants ont vécu les affres du terrorisme, subi pendant longtemps le diktat des sanguinaires du GIA et du GSPC, mais comme des milliers d’Algériens, aux

côtés de ceux qui avaient préféré la fuite et l’exode vers des lieux plus cléments, ils y avait ceux qui avaient tenu tête, qui sont restés sur les lieux au

péril de leur vie. Ils ont, comme leurs ancêtres, préféré mourir que quitter leur pays.
Les Ath-Khalfoun : combattants jusqu’à la moelle
Pour connaître le territoire des Ath-Khalfoun plus connu sous le nom de Beggas, il faudra d’abord, à cause de cette image que nous renvoie le terrorisme,

être accompagné d’un des enfants de cette région pour découvrir la majesté des lieux. Composé de plusieurs villages perchés ou accrochés sur les flancs des

collines qui montent, montent sur ce chemin serpenté et sinueux semblable aux centaines de villages de la Kabylie que Mouloud Feraoun a merveilleusement

décrits dans son célèbre roman les Chemins qui montent, le territoire des Ath Khalfoun a de tout temps été un haut lieu de résistance contre les occupants.

Hamid, notre guide qui nous accompagne en cette journée ensoleillée de samedi, jour du Mawlid Ennabaoui, nous montre dès que nous avons quitté le chef-lieu

de la commune de Kadiria d’où dépend la région le carré des martyrs érigé en l’honneur des martyrs de la Révolution. 170 chahids sont natifs des Ath-

Khalfoun. La base de l’ALN dans la <B>zone de Palestro</B> était très bien fournie en hommes braves de cette région. Car, en plus des 170 martyrs, des

dizaines de moudjahidine qui y ont survécu aux assauts de Bigeard et autre “opération jumelles” sont natifs de la région. La végétation fournie et le relief

boisé et escarpé avaient fait de ce lieu un coin idéal pour les résistants de la Révolution. D’ailleurs, sur les hauteurs, à quelques 13 km plus haut, à une

altitude de 850 m où le territoire des Ath <B>Khalfoun brasse quatre communes issues de trois wilayas : Tizi-Ghennif de Tizi-Ouzou, Chaâbat-El-Ameur de

Boumerdès et Aomar et Kadiria de Bouira,</B> la vue est tellement envoûtante que l’on se posait la question comment l’Etat n’avait pas inscrit ce lieu parmi

les coins susceptibles d’accueillir des hôtels touristiques. Toute personne qui visite ces lieux pour la première fois comme c’était le cas pour nous sera

charmée par le paysage mais aussi par les horizons qui se dessinent au loin ; l’hôpital Balloua de Tizi-Ouzou à l’est, l’hôtel Tala Guilef et la majestueuse

chaîne du Djurdjura un peu au sud, mais aussi et surtout la mer et Cap-Djinet au nord sur une dépression dont seule la nature a le secret, et un peu plus

loin à l’ouest et en temps clair, l’on peut même déceler depuis les collines les lumières de Maqam Chahid (sanctuaire des martyrs) d’Alger. De ce coin

féerique, l’armée française en a fait un véritable poste d’observation qui domine toute la région tant du côté de Lalla Mossaâd au nord que du côté de la

vallée de Oued Djemaâ à l’ouest et Tizi-Ghennif à l’est. Et d’après les vieux du village, même De Gaulle y avait mis pied à un certain moment pendant son

séjour à Alger pendant la Seconde Guerre mondiale lorsque la France était sous occupation allemande. Ce sont sur ces hauts-lieux de résistance que les

ancêtres des Ath Khalfoun avaient infligé aux Français les pires pertes et les dures épreuves au XXIe siècle lors du soulèvement d’El-Mokrani en 1871. Les

Ath Khalfoun avaient brûlé par deux fois le village colonial de Palestro ; chose qui leur coûtera d’ailleurs les pires exactions plus tard avec des

exécutions sommaires et la destruction de villages.
Le terrorisme et l’exode
Au début des années 1990, le territoire de Beggas était tout désigné pour abriter les maquis islamistes. Malgré le refus des populations d’y prendre part,

plusieurs jeunes natifs des villages environnants et même de la région avaient fini par rejoindre les maquis terroristes. “Plus par pression islamiste et

pour éviter les représailles à leurs familles que par conviction”, nous dit-on. Les années passaient et la région se vidait de plus en plus de ses habitants.

En 1998, lorsqu’une unité de l’ANP avait été envoyée sur place pour sécuriser les lieux, la majorité des villages étaient désertés. El-Madjen, Gheddioua,

Nadhor, Djiber, Ath-Amara, Ath-El-Ass, Thala Oughanim, tous ces villages étaient désertés par les populations qui avaient préféré partir vivre sous des cieux

plus cléments. Seul le village Beggas au sommet de ce vaste territoire avait survécu à cette furie d’exode massif. La région qui comptait plus de 5 000

habitants est réduite à moins de 1 000 habitants. Et ce fut là, au village de Beggas, que l’unité de l’ANP avait élu domicile en choisissant comme poste de

commandement les seules infrastructures publiques existantes ; l’école primaire, le centre de santé, une antenne postale et la mosquée pour s’y établir. Là,

relevons un point sur lequel les gens que nous avons rencontrés sur place se sont montrés divisés : les uns pensent que la domiciliation de l’ANP dans ces

lieux est une bonne chose, puisque, sans elle, aucun villageois n’aurait résisté à demeurer, alors que d’autres pensent que l’ANP aurait pu être présente

mais sans occuper les lieux publics. D’ailleurs, fait ironique, dans cette école primaire occupée, une classe fonctionne avec une dizaine d’élèves. Des

élèves de six, sept ans au milieu des klashs !
Le regroupement dans un dénuement total
Au lendemain de l’installation de l’unité de l’ANP à Beggas, plusieurs familles qui avaient déserté les lieux sont retournés. D’autres encore qui habitaient

dans les villages environnants y avaient élu domicile à Beggas, qui chez un parent, ou carrément en construisant une nouvelle habitation. De fait, la vie a

repris son droit de cité dans ces lieux. Et même dans la périphérie immédiate comme par exemple à Ath Amara, le village qui est situé en contrebas de Beggas,

à un jet de pierre et largement dominé par le PC de l’ANP. Or, à partir de l’année 1998, année où les populations ont commencé à s’y installer durablement,

les problèmes de la vie quotidienne commençaient à émerger. A commencer par la scolarité des enfants des trois paliers. Le transport scolaire faisait défaut

et les fourgons qui pouvaient transporter les élèves étaient rares. Ce calvaire qui dure depuis la fin des années 1990 persiste encore et même lorsque l’

association du village Beggas qui a vu le jour en 2004 a soulevé le problème auprès des autorités locales et de wilaya, rien n’a été fait. De fait, et

jusqu’à ce samedi, les élèves de ces villageois continuent à vivre le martyre surtout en temps de pluie et de neige. Et Dieu sait que la neige y est

abandante dans ces lieux. Les élèves ne trouvent même pas d’abribus pour pouvoir attendre un quelconque véhicule de fortune qui puisse les transporter vers

Kadiria où ils poursuivent leurs études. Nacer, le vice-président de l’association, nous dira que la dernière fois, lors de la perturbation atmosphérique qui

avait touché l’ensemble du nord du pays, les hautes collines des Ath- Khalfoun étaient parées de ce manteau blanc et pendant le week-end, il y a vait des

dizaines de familles qui sont venues en villégiature pour s’adonner des photos souvenir. Des lieux ignorés, malheureusement, par les autorités locales.

Hamid, notre guide, nous dira que depuis leur accession à la tête de l’APC de Kadiria en octobre 2002, seul le 1er vice-président s’est déplacé une fois vers

Beggas. Selon le président de l’association, Ghiles Ahmed, en 2004, après l’agrément de l’association, des villageois avaient fait don de leurs terrains pour

l’implantation d’un programme de l’habitat groupé. Des initiatives ont été faites dans ce sens auprès des autorités locales et même de la wilaya pour pouvoir

bénéficier de ce programme surtout que la politique du gouvernement et du président de la République insistait sur le retour des populations dans leurs

localités respectives. “De cette politique, et même si nous savions que beaucoup de régions à l’échelle de la wilaya en ont bénéficié, notre région n’a pas

eu cette chance”, dira Ahmed. Et Nacer renchérit en apportant son propre témoignage sur les lenteurs administratives pour avoir le fameux acte de possession

qui peut ouvrir les portes de l’aide à l’habitat rural. A Beggas, sur les sept villages, seuls une dizaine de jeunes a bénéficié de cette aide, selon les

membres de cette association. Et dire qu’au niveau de la wilaya, plus de 6 000 aides ont été octroyées ! Aux côtés de ces aides qui ne sont jamais venues, la

région qui a été touchée par le tremblement de terre du 21 mai 2003 n’a pas non plus été prise en charge. Les fissures au niveau des habitations sont encore

visibles mais les autorités et les responsables qui continuent à qualifier la région de dangereuse pour tout déplacement n’avaient pas daigné prendre en

considération les déclarations de foi des habitants. Ces derniers ont soulevé aussi l’autre phénomène dû à la proximité de l’unité de l’ANP qui utilise le PC

comme lieu de lancement des obus vers les montagnes de Lalla Mossaâd, situées en face. Les vibrations créées par ces tirs ont causé d’énormes préjudices aux

habitations limitrophes mais, là aussi, les demandes faites par les propriétaires dans l’objectif de se faire indemnisés sont restées lettre morte. En plus

du problème de l’habitat rural, la route CW8 qui y mène est dans un état lamentable. Passe encore sur l’AEP qui n’a jamais figuré parmi les préoccupations de

ces villageois tant chaque maison possède son puits naturel. Mais l’assainissement reste une priorité pour ne pas polluer les eaux souterraines. Tous ces

problèmes sont en suspens et les centaines de jeunes qui flânent dans ces lieux ne savent plus à quel saint se vouer.
Le FNRDA, jamais vu
Tous les usagers de la RN5 ont sûrement goûté un jour aux saveurs exquises des figues succulentes qui se vendaient le long de la voie pendant toute la

période estivale. Eh bien, pour ceux qui l’ignorent encore, sachons que les meilleures figues de la vallée s’étendant depuis les gorges de Palestro jusqu’à

la sortie sud de la ville de Bouira, les fruits charnus qui attirent la vue et font couler la salive à plus d’un voyageur proviennent des Ath Khalfoun. Eh

oui, tradition oblige, le climat ainsi que le sol y sont pour quelque chose dans la réussite de ce fruit dans ces hautes collines. Les figueraies abondent

dans ces lieux, magistralement entretenues, travaillées à la main ou avec des bœufs ; et c’est cela peut-être le secret de la saveur exquise des figues des

Ath Khalfoun. Cependant, si les jeunes travaillent ces figueraies religieusement, il reste que des programmes de soutien dans le cadre du Fonds national de

régulation de développement agricole (FNRDA), aucun n’en a bénéficié. Quant à parler du fameux PPDRI, le programme de développement rural intégré, ils n’en

ont jamais entendu parler. Un vaste territoire qui a résisté héroïquement aux terroristes, qui essaye tant bien que mal à subsister en ces lieux reculés mais

féeriques, ignorés des autorités. Des demandes d’audience maintes fois exprimées par l’association auprès de la wilaya pour pouvoir exposer les problèmes

sont toujours restées sans suite. Les responsables continuent à frapper cette région du sceau de territoire à risque où il est toujours déconseillé de se

rendre, et les populations continuent vivre avec leurs propres moyens en attendant des jours meilleurs. Une délégation du RCD a cassé cette image en s’y

rendant ce samedi accompagnée de professionnels de la presse pour redonner de la confiance à ces milliers de citoyens qui en ont tant besoin. Les pouvoirs

publics sont vivement interpellés pour prendre en charge les doléances de ces citoyens qui n’ont jamais choisi les lieux de leur existence.
Y. Y.
LE SOIR

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<u>Omar Soualah</u>
Depeche de kabylie
06.11.2006

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