Hedjila 19 ans, vivre et mourir à Karfala

RETOUR SUR LES LIEUX DE L’EXPLOSION À KADIRIA

Une région qui a beaucoup souffert des affres du terrorisme

La folie humaine a, une nouvelle fois, fauché d’autres vies innocentes.

Il était dix heures et 10 minutes en cette première matinée qui a suivi l’explosion de la bombe, la semaine passée, devant un lycée à Kadiria. Un attentat qui a ôté la vie à une lycéenne et blessant une autre. Le véhicule de transport, un fourgon de type J5, a quitté le quai, en partance vers «Karfala». Un village situé sur une montagne longeant toute la partie sud de la ville de Kadiria (ex-Thiers), à 33 km à l’ouest du chef-lieu de Bouira.
Karfala, c’est là où habitait Hedjila. Une jeune fille de 19 ans, cinquième enfant d’une famille comptant six filles et deux garçons. Hedjila est la énième victime de la barbarie humaine. Elle parcourait, chaque matin, les quatorze kilomètres séparant son village de son école tout en ignorant que la distance entre sa vie et sa mort ne mesurait qu’une fraction de seconde. A quelques encablures, avant d’entamer les douars de Karfala, une plaque portant le nom de «Taketeout». Il s’agit d’un petit hameau traversé par une route qui mène à Karfala, là où se trouve le domicile familial de l’autre lycéenne blessée, qui est toujours à l’hôpital Mustapha-Pacha d’Alger.
Après avoir passé une demi-heure en empruntant un chemin escarpé, et arrivés au sommet, un village rongé par la tristesse nous fait face.
Nous avions l’impression que les habitants n’existaient pas. Au lendemain de l’attentat qui a arraché la vie à Hedjila et blessant son amie, toute la région est sous le choc. Hedjila et son amie n’ont pas prévu une fin si tragique. Même si la navette entre le lycée et leurs villages s’avère fatigante, avec le stress de la préparation à l’examen du Bac. Mais le fait d’être happées de plein fouet par un engin mortel tout près de l’école, cela est, le moins qu’on puisse dire, horrible. La folie humaine a, une nouvelle fois, fauché une autre et énième vie innocente.
L’enterrement de Hedjila a eu lieu le jour même de sa mort. Vers les coups de 14h, la dépouille a été inhumée dans le cimetière du village, en présence des responsables de l’éducation de Bouira et des habitants alentour qui sont venus apporter leur soutien à la famille de la victime. Le lendemain, le village reste toujours plongé dans une terrible torpeur. La maison familiale située en contrebas de la route, ne peut être à ce moment-là que froide, voire lugubre. Un jeune est venu à notre rencontre, il est le cousin de la victime: «Pourrions-nous voir le père de la fille?», lui avons-nous demandé. Sa réponse fut brève et convaincante. «Je suis désolé, mais c’est impossible de le voir maintenant, il est toujours sous le choc», a-t-il répondu. L’heure indique 11h et quelques minutes. Sous un soleil qui n’a rien de printanier, nous avons pris le chemin du retour et, cette fois-ci, nous nous dirigeons vers le lycée M’sili-Mohamed, à la sortie ouest de la ville de Kadiria. C’est là où tout a commencé. Les lieux ne gardent aucune trace de l’explosion. Les gens vont et viennent, oubliant la tragédie de la veille. Cette attitude est devenue, de la sorte, la seule façon, avec laquelle on exorcise la terreur. Remontant le fil des heures, des témoignages ont fait état d’une grande panique.
Un fonctionnaire du lycée déclare que c’était entre 8h et 8h15, qu’une déflagration a secoué les environs. Au moment où le véhicule des services de sécurité venait de passer. L’engin a été actionné emportant avec lui la vie d’une lycéenne, une autre est touchée par les éclats de la bombe, alors que la panique s’est emparée des élèves du lycée. Une heure après, l’établissement a été évacué, et la ville, interdite à tout accès.
Zbarbar et Tiliouine: des noms qui donnaient froid dans le dos, à l’époque de la tragédie nationale. Au sein de ce mont nommé Zbarbar, des hordes sauvages exerçaient alors leur basse besogne: tuer et semer la terreur.
Ce spectre des années de braise ressurgit, malgré l’apparence qui se dégage de tous les citoyens que l’on peut croiser sur son passage. Hésitant à porter un témoignage, les uns par peur, les autres, faute de mots, la situation est tellement critique.
Le souvenir du 11 juillet 2007 se ravive à chaque instant. L’attentat kamikaze perpétré contre une caserne militaire à Zbarboura, une région située entre Kadiria et Lakhdaria, faisant 9 morts et une vingtaine de blessés, hante encore les esprits, à l’image des autres attentats perpétrés ces derniers mois, l’embuscade tendue contre des travailleurs étrangers à Lakhdaria, les attaques terroristes qui se sont produites fin décembre 2007, l’explosion d’une bombe dans les tribunes du stade communal de Lakhdaria, le vendredi 15 février dernier, où deux policiers ont été grièvement blessés.
Sans compter les «petites» bombes qui n’ont fort heureusement pas fait de victimes. Une série d’attaques criminelles, qui, semble-t-il, ont fragilisé les populations de ces régions, qui ont déjà vécu, par le passé, le même scénario de la terreur. Parcourir le chemin reliant ces deux localités, est une entreprise qui ne peut se faire sans la peur au ventre.
De Kadiria à Lakhdaria, sur le long chemin du massif montagneux surplombant les deux localités, connues comme étant le bastion de quelques éléments disparates, le danger reste persistant. Cependant, l’instinct de survie demeure très fort. Malgré les coups assenés, ces coups de boutoir sont réduits à néant.
Et la vie reprendra son cours normal et l’espoir de vivre reprend le dessus sur un désespoir programmé mais voué à l’échec. En quittant cette région, le soulagement, de garantir encore une tranche de vie à mener, est apparent.
Mais à Karfala, la vie doit reprendre après la mort de Hedjila. Ainsi qu’à Taketeout, qui attend le retour d’une lycéenne blessée. Les stigmates seront effacés. Et les printemps prochains n’en seront que plus beaux.

Lyès CHALI

l’expression dz

19 Mars 2008

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