«Kandahar» le quartier qui porte bien son nom

kandahar

Par Amel Bouakba,

Si seulement «Kandahar» pouvait parler ! Ce nom d’origine «afghane» attribué à un lieu perdu, dit «Hazama» sur les hauteurs, à quelque quatre kilomètres) de la ville de Lakhdaria, à 45 km du chef-lieu de la wilaya de Bouira et 70 au sud d’Alger, était un territoire «occupé» par les groupes armés. Il y a quelques années, il était impossible de s’y rendre sans escorte, car ce lieu situé à proximité du djebel Lala Moussaad était le fief incontesté et incontestable du GIA. On raconte même dans les parages qu’un certain «émir» du nom de Djebri y habiterait encore.
A «Kandahar», victimes du terrorisme et repentis cohabitent

En 2000, des logements ont poussé sur cette terre et ainsi fut bâtie la cité dite du 5 Juillet. C’est ici que désormais cohabitent «paradoxalement» victimes du terrorisme et repentis. Dans la ville de Lakhdaria, tout le monde évoque «Kandahar» lorsqu’on parle d’amnistie, car on y voit quelque part un exemple de réconciliation. Dans cette cité qui semble avoir été construite «n’importe comment», juste pour entasser le plus grand nombre de personnes, le plus rapidement possible, la vie semble suivre son train-train quotidien reprenant le dessus sur la douleur et le chagrin. Le sentier qui mène vers «Kandahar» est sinueux et même périlleux. La sécurité de retour, la population doit faire face aux problèmes de tous les jours, celle de la route dans un état de délabrement avancé, de l’eau, de l’électricité… de tout ce qui pèse désormais dans un quotidien si pénible. A cette misère qui n’en finit pas. Et quand on parle du projet d’amnistie, la population dont la grande majorité est au chômage, souffrant de conditions de vie lamentables, s’exprime en faveur de toute initiative visant à améliorer la situation socio-économique du pays. L’important, finissent-ils par lâcher bon gré mal gré, c’est de retrouver une vie paisible et calme. Tous aspirent à la paix, «lahna», qui, selon eux, permettra aux Algériens de sortir de la misère les empêchant d’aller de l’avant. La paix, H. Souci y croit dur comme fer. Même si elle a «un emballage politique». Lui qui a perdu son frère, assassiné par les terroristes, il y a dix ans. Aujourd’hui, il s’exprime en faveur de toute initiative pour la réconciliation et la paix. «Je suis aussi pour l’amnistie générale», dit-il et je voterai oui, en cas de référendum. «Mon frère est mort, Allah yarahmou [que Dieu ait son âme]. Mais ce que je veux par-dessus tout, c’est que mes enfants grandissent dans un climat sain et un environnement sécurisé « oua affa Allah ama salaf »» (Dieu pardonne le passé), dit-il. Dehors, des bambins qui jouent montrent du doigt la colline qui surplombe leur cité. Avec leur air innocent et jovial, les enfants lancent tout de go que cette colline est truffée de mines artisanales. Et les terroristes, y en a-t-il encore sur cette fameuse colline ? Il paraîtrait que non, mais on parle encore d’un certain «émir» Djebri… lancent-ils. Plus tard, ils montrent du doigt l’immeuble d’en face dans lequel habite, disent-ils, un repenti. Un des enfants ira même jusqu’à nous désigner un frère du terroriste assassiné durant 1996. Il s’exprime en faveur de l’amnistie et espère que l’on pourra «tourner la page».
Lakhdaria ou le souvenir du triangle de la mort

Aux alentours de Lakhdaria, les citoyens ont encore en mémoire les horribles attentats perpétrés par les terroristes. Le tout premier qui a sorti la région de sa torpeur est survenu en juin 1992, coûtant la vie à l’officier de police, Aït Ouadia. Autrefois acquise aux groupes armés et fief du GIA qui y ont longtemps semé la terreur, la région de Lakhdaria semble reprendre vie. Ce n’est pas seulement parce qu’elle se trouve dans le triangle de la mort, entre Alger et Blida, que sa simple évocation renvoie à la barbarie et à l’horreur et en faisait frissonner plus d’un. Mais aussi parce que, à quelques kilomètres se trouve le célèbre djebel Zbabar qui aurait abrité le premier congrès des «émirs» en 1991.La population meurtrie de la wilaya de Bouira se souvient encore de la décennie rouge marquée par plusieurs massacres, attentats à la bombe et faux barrages. Assassinat de 13 policiers en 1996, vers la sortie ouest de la wilaya, attentat contre un convoi militaire qui a fait 16 morts, à Bordj Khris, en 1998, faux barrage contre un bus desservant Tébessa-Alger qui fait 17 victimes, entre Kadiria et la commune d’Aomar… L’insécurité qui a régné durant des années dans cette région a obligé beaucoup de personnes à abandonner leurs biens pour d’autres cieux plus cléments. Démunies et vivant dans des conditions pénibles, les familles des victimes du terrorisme rencontrées dans cette cité tout comme le reste des citoyens n’aspirent qu’à une seule chose, voir leur vie s’ améliorer. Comme tout un chacun, ils le disent avec un calme presque religieux : «Honnêtement, je ne sais pas trop de quelle amnistie il s’agit ; comme tous les Algériens, je n’ai pas de détail sur l’initiative du président Bouteflika qui a fait couler beaucoup d’encre mais l’important est de garantir à nos enfants la paix pour une Algérie meilleure, nous n’avons pas le choix…» lâche une femme dont l’époux a été assassiné par les terroristes à la cité du 5 Juillet. Des vieilles femmes de cette cité rencontrées alors qu’elles se rendaient à l’hôpital de Lakhdaria se laissent, elles aussi, aller aux confidences. L’une d’elles avoue qu’un de ses fils a été assassiné au maquis et qu’un autre en est revenu. «Je ne croyais pas qu’il allait me revenir mais hamdoulah. Aujourd’hui, je prie Dieu que cesse la fitna et que revienne la sécurité.» Dans la localité de Kadiria, à quelque 30 kilomètres du chef-lieu de la wilaya de Bouira et à 15 km de Lakhdaria, la population, livrée à elle-même, semble coupée du monde. Tout comme à Lakhdaria, ici, on ne fait pas de distinction entre les victimes du terrorisme et le commun des citoyens. Tous ont subi les affres du terrorisme et continuent d’en subir les séquelles.
A Kadiria, les préoccupations quotidiennes prennent le dessus

Dans son F3 précipitamment aménagé, Leila, mère de cinq enfants, se laisse aller aux confidences et égrène le chapelet de ses souvenirs et de ses 10 ans avec le terrorisme. Victime du terrorisme, elle l’est dans sa chair et dans son sang. Elle a perdu son mari et son frère et tant d’autres proches aussi. «J’ai vu mon mari coupé en morceaux, dit-elle, la voix rauque et les yeux meurtris. Lorsque mon mari a été assassiné, mon dernier avait à peine 15 jours.» Les familles victimes du terrorisme ont été logées dans cette cité dite des 50 logements, à quelques mètres du marché communal de Kadiria, après avoir vécu des années durant dans des camps de transit. Sa douleur, elle la traîne depuis 1994, date à laquelle elle a perdu son mari puis son frère. Elle est d’abord réticente en évoquant l’amnistie générale : «J’ai mal quand je vois le terroriste qui a assassiné mon mari mais je ne peux rien faire… quand je pense qu’il a égorgé mon mari comme on égorge un mouton sans la moindre pitié… j’ai mal quand je vois les terroristes ‘‘repentis’’ qui jouissent de super-droits et que nous, victimes du terrorisme, sommes livrées à nous-mêmes… C’est injuste…»Leila se plaint de n’avoir trouvé aucune oreille attentive, aucun soutien de la part des autorités locales. «Au départ, la mairie prenait en charge nos doléances, mais plus maintenant… même le couffin de ramadhan est chaque année détourné. C’est malheureux. Où sont passées les associations qui se chargent des victimes du terrorisme ? Elles sont absentes. En tout cas, ici, nous sommes complètement démunis, nous n’avons pas de statut, nous aussi nous voulons un statut tout comme les moudjahidine, les enfants de chouhada…» Elle évoque aussi les problèmes monstres dont souffrent les familles : «Le réseau d’AEP est endommagé et nous n’avons pas d’eau depuis une année… nos multiples requêtes auprès de la mairie n’ont pas eu d’écho. Nos enfants, au lieu d’aller à l’école, se retrouvent transis de froid à remplir jerrican sur jerrican. C’est insoutenable.» Peu à peu, elle confie : «Il est vrai que la situation sécuritaire s’est améliorée et ce qui compte pour moi aujourd’hui, ce sont mes enfants. Je veux leur assurer la paix et puis, tout compte fait, je ne vois pas d’autre alternative, sauf celle-là… celle de la réconciliation, de la concorde, de l’amnistie, appelez-la comme vous voulez et que les politiques lui donnent l’allure qu’ils veulent… nous voulons tous, nous ‘‘zaoualia’’ [misérables], la paix.» Sa voisine vit la même situation et est du même avis. Elle a, elle aussi, perdu son mari, patriote, compagnon d’El Makhfi, assassiné par les groupes armés. Avec 6 enfants à charge, elle parle de ses nombreuses préoccupations quotidiennes. «On est pour la réconciliation mais qu’on nous donne nos droits d’abord, qu’on crée des emplois pour les chômeurs, qu’on assure un Etat de droit avant tout. C’est comme cela qu’on pourra parler de réconciliation, d’amnistie, pas d’amnésie, pour que plus jamais nous ne retombions dans le même guêpier de la violence.» A la simple évocation du projet d’amnistie générale et sans pour autant connaître les détails de cette réconciliation, les citoyens rencontrés, qu’ils soient victimes du terrorisme ou non, associent cela à la paix, «l’ahna» et la sécurité, des ingrédients indispensables pour l’Algérie et pour une vie meilleure pour tous. Car, pour eux, il ne saurait y avoir d’ Etat moderne, garant des institutions et des libertés, sans paix et sans sécurité dans le pays. D’autres catégories de personnes qui ont subi des dommages matériels pendant la sombre décennie, biens pris ou détruits, se disent, elles aussi, en faveur de cette réconciliation, mais encore faut-il que l’Etat mette la main à la poche pour compenser les pertes et… panser les blessures. Quant à l’oubli et au pardon, c’est une autre affaire !
La Tribune, 9 février 2005
A. B. (http://www.algeria-watch.org

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s