le conducteur du train inhumé à Chorfa

48 jours après l’accident ferroviaire d’Ammal (Boumerdès), le conducteur du train inhumé à Chorfa (Bouira)Entre amertume et soulagement

Belaïd a eu 8 ans le cinq mars dernier. Belaïd est le dernier d’une famille de quatre enfants. Des enfants devenus orphelins suite à la disparition tragique de leur père qui conduisait ce maudit train de l’enfer lors de la collision ferroviaire du 28 février dernier dans le tunnel d’Ammal. Jeudi dernier, 9 h 15. Une foule impressionnante affluent dans la petite localité de Chokrane, commune de Chorfa située à 60 km à l’est de Bouira.

La famille Talbi, visiblement éprouvée, est entourée de voisins, amis et plusieurs cheminots ainsi que de centaines d’inconnus venus assister à l’enterrement et apporter réconfort aux orphelins. Ces derniers pouvaient enfin faire leur deuil après la disparition de leur papa porté disparu depuis 48 jours. Sept semaines durant, les proches, les amis et les collègues de Mohand Amokrane, dit Brahim, se sont relayés sur les lieux du drame tout en gardant un infime espoir. Cet espoir s’est finalement amoindri au fil des jours jusqu’à disparaître carrément dans la nuit de mardi à mercredi lorsque les ossements du conducteur ont été retrouvés.

Des restes de corps humains mais également des effets personnels du défunt dont sa gourmette, sa montre et son téléphone mobile ont été des preuves irréfutables indiquant que la dépouille retrouvée était bien celle du conducteur du train.

L’émotion se lisait sur tous les visages qui sortaient du domicile mortuaire. Dans une pièce du rez-de-chaussée du domicile du défunt, un cercueil en bois hermétiquement fermé. La photo de Brahim était exposée dans un cadre sur le cercueil. A l’intérieur de la pièce, une dizaine de proches les yeux rougis accueillent les visiteurs venus présenter leurs condoléances. Rahim, la trentaine, est le neveu du défunt : il s’est déplacé de France lorsqu’il a appris la terrible nouvelle de la disparition de son oncle.

Il se dit soulagé de pouvoir enfin faire son deuil après sept semaines pendant lesquelles tous les scénarios possibles et imaginables ont été évoqués dans l’espoir de retrouver son oncle vivant, mais le destin en a voulu autrement. Pour Rahim, ce drame demeure un mystère car même si l’erreur humaine est l’une des causes de la collision ferroviaire, cet élément n’explique pas tout. “Au lendemain de la catastrophe, les autorités et les responsables de la SNTF nous ont indiqué qu’il s’agissait d’une erreur humaine.

Une conclusion un peu trop hâtive à notre goût puisque le corps de mon oncle n’avait pas été retrouvé. Là ou nous avons été véritablement choqué par l’attitude des responsables des transports et de la SNTF, c’est lorsque nous avons appris que l’enquête avait été classée. Le limogeage du chef de gare de Lakhdaria comme unique sanction pour cette catastrophe ne nous fera pas croire qu’il s’agit là d’une erreur humaine ! Je me rappelle que mon oncle me disait souvent que le métier est dur et difficile, que les dangers sont multiples mais que jamais au grand jamais, une collision entre deux trains ne pouvait se produire.” Des paroles qui sont également reprises et confirmées par des cheminots chevronnés présents sur place et qui ne s’expliquent pas les circonstances de cette collision. La discussion tourne naturellement autour d’un acte de sabotage.

Le drame demeure un mystère

En voulant en savoir plus sur ce qui les poussent à conclure à un acte criminel plutôt qu’à une erreur humaine, les membres de la famille du défunt, comme ses collègues, avouent qu’il est prématuré de se prononcer formellement tant que les résultats de l’enquête n’auront pas été rendus publics. Toutefois, Rahim, le neveu, soulèvera un point des plus pertinent concernant les investigations : « Comment peut-on clore une enquête alors que le corps n’a pas été retrouvé ? Pourquoi n’y a-t-il pas de reconstitution des faits comme cela se fait dans ce genre d’accidents ? » Son beau-frère, consterné, s’interroge également sur les circonstances de ce drame mais se demande pourquoi la SNTF a fait preuve d’autant d’impassibilité envers les membres de la famille du défunt. “Il aura fallu plus de 15 jours pour que des responsables de la SNTF daignent nous rendre visite, nous promettant un poste d’emploi pour l’aîné du défunt. Au moment où nous avions besoin d’une aide psychologique et d’une assistance morale on nous promettait un poste d’emploi”, s’est-il plaint.

Une démarche considérée comme une insulte par la famille du conducteur qui nous dira : “Même les milliards de réserve de change engrangés par l’Etat ne peuvent consoler la perte d’un être cher. Nous voulons juste connaître la vérité et que les responsables auxquels nous avons eu à faire arrêtent de nous mépriser comme ce fut le cas avec le Directeur des Transports de la wilaya de Boumerdès qui nous a reçu comme des chiens dans un jeu de quilles en menaçant d’appeler la police si nous n’arrêtions pas de l’importuner.” A ce propos, Rahim nous révélera que ce genre d’incident n’est pas le premier du genre et que l’administration a révélé ses limites à gérer ce drame. “La SNTF a voulu au lendemain de la collision mettre au chômage technique la plupart de ses travailleurs en poste sur la ligne Beni Mansour — Bouira, les syndicalistes ont menacé et la situation s’est finalement apaisée.”

La rancœur envers la SNTF est lisible sur les visages de nos interlocuteurs, une société pour laquelle le défunt avait plus qu’un métier mais une passion. La preuve, un de ses collègues venu assisté à l’enterrement nous dira qu’ils avaient frôlés la mort à plusieurs reprise durant la décennie noire en échappant miraculeusement à des attentats terroristes, mais l’amour et la passion de son métier étaient plus fort que tout. Paradoxalement un des ses collègues nous affirme qu’il s’agissait de son dernier train, Brahim devait prendre officiellement sa retraite le 1er mars dernier avant de rejoindre sa famille pour fêter l’anniversaire du petit dernier.

Le défunt repose maintenant en paix à côté des siens. Nous apprenons que le deuxième conducteur du train actuellement en congé de maladie ainsi que le chef de gare de Lakhdaria devront comparaître en conseil de discipline demain dimanche 20 avril.

Brahim devait prendre sa retraite mars dernier

Reste à savoir si les membres de sa famille se contenteront des résultats de l’enquête, car la famille est unanime à déclarer que si les résultats de l’enquête une fois rendus publics ne sont pas convainquants, elle se constituera partie civile pour un procès. “Un procès que nous voulons juste et équitable car les témoignages de nombreux cheminots ont révélé une multitude d’anomalies dans cette collision inexpliquée et au demeurant inexplicable”, dira Rahim quelques minutes avant la levée du corps vers son dernier domicile.

Hafidh Bessaoudi

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