Reportage en Kabylie, Septembre 2008

De Takhoukht à Tigzirt, sur les traces du GSPC

Carnet de route en Kabylie au lendemain d’un attentat terroriste : De Takhoukht à Tigzirt, sur les traces du GSPC

Vendredi 29 août 2008. 9h. On embarque dans la voiture à destination de Tizi Ouzou. Mission : raconter la Kabylie du dedans, faire parler ses routes et ses chemins vicinaux, ses villages haut perchés et ses hameaux reculés, avec, dans notre besace, quelques questions lancinantes sur la sécurité en Kabylie et la réelle emprise du GSPC sur le quotidien d’une région qu’on dit accablée par le terrorisme. L’autoroute Alger-Tizi Ouzou est fluide en ce jour saint de repos hebdomadaire. Après une soixantaine de kilomètres, s’annoncent les Issers, la ville où Lounès Matoub passa une partie de sa jeunesse. C’est surtout la ville qui a été ébranlée par l’un des attentats les plus sanglants de l’histoire du terrorisme dans notre pays.

Tizi Ouzou. De notre envoyé spécial

C’était le 19 août dernier lorsqu’un kamikaze s’était fait exploser devant la fameuse école de gendarmerie des Issers, emportant avec lui 43 jeunes bacheliers qui rêvaient de devenir « darkis ». Une simple bâche en nylon, de couleur noir, recouvre la béance laissée par l’attentat dans le mur d’enceinte de l’école. Des gendarmes en faction, gilet de rigueur et kalachnikov en évidence, veillent sur le lieu sans paranoïa excessive. La vie semble avoir vite repris ses droits.

10h25. Arrivée à Tizi Ouzou. Un panneau publicitaire élevé à l’entrée de la ville fait honneur à la JSK, le champion de la saison écoulée. Tizi est brûlante et apathique en ce vendredi caniculaire. Peu d’animation autour du quartier culte des Genêts. Les stigmates de l’attentat du 3 août dernier qui avait ciblé le siège de la Direction régionale des renseignements généraux sont encore visibles. L’attentat n’avait pas fait de morts, mais en revanche 25 personnes ont été blessées. Le bâtiment des RG a une petite mine. Le flanc d’un immeuble mitoyen est enduit de ciment, signe de récents travaux de restauration à l’endroit des appartements touchés par l’attentat. Certains magasins arborent des rideaux de fer défoncés par le souffle de l’explosion.

11h. Nos collègues du bureau de Tizi Ouzou nous apprennent que la veille, un groupe armé a assassiné un gardien de prison dans un village près de Boghni. Sans plus tarder, nous empruntons, en compagnie de Mourad, notre précieux accompagnateur qui connaît la Kabylie comme sa poche, la route de Boghni. Nous passons par Maâtkas et Mechtras. La route est déserte en ce milieu de journée et serpente à travers un labyrinthe sinueux de bandes asphaltées s’enfonçant dans la Kabylie profonde. La voix frondeuse de Matoub ne nous lâche pas tout au long de ce périple. Le soleil cuisant transforme la voiture en four à micro-ondes. « Cette région était particulièrement connue pour la fréquence des kidnappings qui s’y opéraient », dit Mourad. Dans la ville de Maâtkas, située à quelque 25 km au sud de Tizi Ouzou, l’ambiance est plutôt bon enfant. Les cafés sont bondés. L’ancien commissariat qui fut ciblé par une attaque terroriste le 10 novembre 2007 a été soigneusement remis sur pied.

Le spectre des kidnappings

Des buses de protection condamnent l’accès comme aux abords de tous les commissariats et autres brigades de Kabylie. Karim, 28 ans, tenancier d’un kiosque du centre-ville où il vend toutes sortes de babioles, est euphorique. « C’est la paix totale à Maâtkas », lance-t-il. « Certes, il y a quelques escarmouches de temps à autre, mais ce n’est pas en ville. Cela se passe plutôt dans certains hameaux isolés », assure-t-il, avant d’ajouter : « Voilà quatorze ans que je fais du commerce, jamais je n’ai eu affaire aux terroristes. Il m’arrive de prendre la route à minuit, à une heure ou deux heures du matin, je n’ai jamais eu le moindre problème. » Pourtant, à se fier aux statistiques, il y a de quoi tempérer l’enthousiasme de notre ami. « Un kidnapping sur dix en Algérie a lieu en Kabylie. Un enlèvement sur trois commis à Tizi Ouzou a pour théâtre la localité de Maâtkas. Cette commune déshéritée du sud de la wilaya comptabilise à elle seule 8 affaires sur les 24 cas de rapt enregistrés ces deux dernières années dans la région », peut-on lire dans un reportage réalisé par notre collègue Djaffar Tamani (El Watan du 3 mars 2008). Quelques kilomètres plus loin, Souk El Thenine, le village de Khalida Toumi. On traverse Mechtras (phonétiquement Amechrass) au milieu d’un pic de chaleur avant de chuter à Boghni, à environ 40 km au sud de Tizi Ouzou. La dernière fois que nous sommes venus ici, c’était en juillet 2003, alertés par une autre attaque terroriste, un faux barrage dressé à quelques encablures d’ici, et dont le député FLN Rabah Radja avait été au nombre des victimes. Un blindé de la police veille sur le siège de la sûreté de daïra. La plupart des commerces sont fermés. Une cité est élevée sur les décombres de l’ancienne brigade de gendarmerie emportée par le torrent fielleux des émeutes du printemps noir. « Ici, c’est le chômage de luxe. Les entreprises de réalisation butent sur des avis d’infructuosité faute de main-d’œuvre », précise un enseignant, avant de poursuivre : « En Kabylie, tout le monde construit. » De fait, le secteur du bâtiment à usage privé est l’un des rares pourvoyeurs d’emploi. Notre interlocuteur confirme le drame qui nous a fait venir. « L’assassinat a eu lieu au village de Assi Youcef, à six kilomètres d’ici. Je l’ai échappé belle. Ce bar était mon coin préféré et j’y suis passé dans l’après-midi », confie-t-il. D’après lui, la région connaît un « calme précaire ». « Il suffit d’un rien pour que tout bascule », commente-t-il. « La Kabylie est belle et maudite », soupire le jeune professeur. « Elle a beaucoup enduré durant la guerre de libération et ça continue. Elle est de tous les combats et cela lui pèse. »

« Ayemma Azizen ! »

14h passées. Nous nous engageons sur une route déserte qui s’allonge jusqu’à Tala Guilef, à l’ombre du massif du Djurdjura. A mi-chemin, entre la ville de Boghni et le village d’Assi Youcef, surgit un bar clandestin niché dans un verger de figuiers, au lieudit Azaghar. C’est le théâtre du drame. Les habitués de ce débit de boissons ainsi que des proches de la victime sont atterrés. Au début, les villageois, gagnés par un sentiment de colère sourde jumelé à quelque crainte légitime de représailles, refusent de nous parler, mais les langues finissent par se délier. On nous conduit au lieu exact où le défunt Saïd Belkessem, 32 ans, fut froidement égorgé avant d’être décapité. C’était le jeudi 28 août. Le sang encore frais de la victime s’épanchait sur le sol, au seuil d’une porte latérale donnant sur le bar. Un chiffon ensanglanté semble être le dernier indice matériel de la rafle barbare. « Il était 21h30 quand trois individus, revêtant des tenues de la BMPJ, ont fait irruption dans le bar », raconte l’un des témoins. « Les assaillants ont procédé à un contrôle de papiers comme s’ils étaient de la police. Ils faisaient mine de rechercher du kif pour faire diversion. Puis, un groupe de barbus, armés de kalachnikovs, est arrivé. Ils nous ont sermonnés avant de nous racketter et de nous délester de notre argent. En examinant les papiers, ils se sont arrêtés devant Saïd. Ils lui ont demandé ses papiers ; il n’en avait pas. Ils l’ont fouillé et n’ont trouvé que la clé de sa voiture.

Ils ont fouillé dans la voiture et ont trouvé sa carte professionnelle d’ancien gardien de prison à Serkadji. Ils l’ont entraîné dans les toilettes, l’ont roué de coups en le traitant de ‘’taghout’’. Un terroriste disait : Ce sont ces gens-là qui font du mal en prison. Le défunt criait ‘’laissez-moi, je n’ai rien fait’’. Ils l’ont égorgé, lui ont coupé la tête et traîné son tronc jusqu’au champ de figuiers où ils l’ont abandonné. Ses dernières paroles étaient : ‘’Ayemma azizen !’’ (Oh ma chère maman). » Une fois leur forfait accompli, les assaillants ont mis le feu au véhicule de la victime, une 206. La voiture, complètement calcinée, gisait près du bar. Des débris de bouteilles jonchaient le sol. « Vingt minutes après l’attaque, qui a duré plus de deux heures, l’armée a encerclé les lieux », poursuit l’un des rescapés de cette descente meurtrière. A notre passage, les éléments de l’ANP étaient encore dans les alentours. Les terroristes ont, par ailleurs, enlevé un émigré avant de le relâcher. Les villageois affirment à l’unisson que c’est la première fois qu’ils avaient affaire aux hordes du GSPC. « Jamais nous n’avons subi la moindre attaque », disent-ils. Une paix fragile que les habitants d’Assi Youcef souhaitent vite retrouver. « Il faut qu’on se réveille. Il faut qu’on se ressaisisse ! », martèle un villageois, indigné. Certains ont émis le vœu de voir la région davantage sécurisée, d’autres qu’il n’y ait pas trop d’uniformes dans le paysage. Aussi, d’aucuns se sont montrés réfractaires à l’idée du retour des gendarmes. « Nous voulons rester loin de tout ça. On ne veut être ni avec el houkouma, ni du côté des terroristes. Qu’on nous laisse en dehors de tout ça ! », éructe un jeune du village. Un autre renchérit : « Chacun est libre de faire ce qui lui plaît, chacun est libre de prier ou de boire. Nous n’avons pas besoin de directeur de conscience. »

Dans la maison de Matoub

Nous quittons Assi Youcef sur cette image douloureuse qui donne froid dans le dos. Présence discrète des services de sécurité sur la route. On nous déconseille vivement d’emprunter la RN128, reliant Boghni à Tizi Ouzou, réputée pour être un coupe-gorge. Prochaine étape : Béni Douala. Chemin faisant, on observe une halte aux Ouadhias, le temps de se désaltérer dans un café. La ville connaît une animation passable en ce vendredi après-midi.

15h40. Nous voici à Béni Douala, la ville d’où était partie l’étincelle des événements du printemps noir suite à l’assassinat le 18 avril 2001 du jeune Guermah Massinissa. 12 terroristes avaient été éliminés dans les maquis de la région le 7 août dernier suite à une opération spectaculaire, exécutée par un hélicoptère de combat. Nous voici à Taourirt Moussa, le village de Lounès Matoub. Pèlerinage incontournable à la maison du chanteur le plus adulé de Kabylie. La sépulture de Lounès a des allures de mausolée. La villa de l’artiste ne désemplit pas. Longue discussion avec Malika Matoub (lire le compte rendu détaillé de cet échange dans notre prochaine édition) qui nous apprend que 80 personnes en moyenne viennent se recueillir sur la tombe de Matoub chaque jour. D’un ton jovial, la sœur cadette du « Rebelle », commentant la situation générale en Kabylie, dira : « Je suis ici depuis deux mois. Mon mari qui est en France, apeuré par tout ce qui se raconte, m’a appelée en catastrophe en me disant ‘’qu’est-ce qui se passe ?’’ Pour moi, rien n’a changé. Il y avait une opération militaire à côté, et ici, dans thajemaïth du village, il y avait une fête. Les gens étaient à la fête du mariage le plus normalement du monde. » Et de souligner : « Il est temps que les uns et les autres comprennent que la Kabylie n’est pas un fusible à la merci des luttes de clans ou je ne sais quoi d’autre. La Kabylie a besoin de sérénité. Il y a une volonté de clochardiser cette région, en plus de son isolement sur le plan économique, parce que la Kabylie est isolée économiquement. La Kabylie subit le terrorisme depuis maintenant plus d’une décennie. Le terrorisme islamiste n’est qu’une facette d’un terrorisme global à plusieurs dimensions. » Pour cet homme d’un certain âge, ancien employé à l’Eniem, il y a eu « transfert du terrorisme vers la Kabylie », parce que, dit-il, « la Kabylie est un contre-pouvoir ». « L’Algérie est un volcan en hibernation », prédit-il. Un jeune étudiant en sciences politiques enchaîne : « On veut casser la Kabylie. Il n’y a aucun investissement dans la région. L’insécurité ajoutée aux entraves bureaucratiques découragent les investisseurs. »

Les noces de la JSK

En rentrant à Tizi Ouzou, nous prenons la route de Béni Zmenzer et Bouhinoun. Le village de Béni Zmenzer est en effervescence ce vendredi soir à telle enseigne que le trafic bouchonne carrément par endroits. Des cortèges nuptiaux paradent gaiement d’un village à l’autre en faisant retentir leurs klaxons aux quatre coins du Djurdjura. Le soir, Tizi est ville morte. L’hôtel Belloua où nous passerons la nuit est tranquille. Les restos de la ville ont fermé tôt. Tout le monde se rue sur son écran de télé pour suivre le match du jour, le choc JSK-ES Sahel comptant pour les éliminatoires de la CAF. La JSK remporte difficilement la partie par 1 but à 0, mettant fin à une longue série de matchs nuls. Les supporters en liesse emboîtent le pas aux noceurs.

Samedi 30 août. Tizi grouille de bon matin. Nous quittons la ville des Genêts pour Yakouren, à une cinquantaine de kilomètres sur la RN12. La charmante ville forestière, située en amont d’Azazga, avait été le théâtre d’effroyables affrontements en juillet 2007. Une faune de vendeurs de poterie et autres produits artisanaux s’agite en contrebas de l’hôtel Tamgout. Des familles improvisent des pique-niques à l’ombre de bois de cèdre mal entretenus et colonisés par les détritus. Le trafic automobile est dense. La route d’Adekar est très prisée par les voyageurs souhaitant se rendre à Béjaïa, Jijel et autres villes de l’Est. Petite virée à l’APC où Tahar Issadei, le maire FLN, et son équipe nous reçoivent sans protocole (lire encadré). Leur message est simple : Yakouren n’est pas l’Afghanistan, ce qu’il est aisé de confirmer. Retour à Azazga avant de bifurquer par la route de Chorfa n’Bahloul, Ifigha et Bouzguène vers les hauteurs de Aïn El Hammam et pousser jusqu’à Iboudrarène, le pays d’Ouyahia…

- La seconde partie du carnet de route dans notre édition de samedi

Par Mustapha Benfodil

el watan

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