Les Montagnes de l’Atlas blidéen de la wilaya Bouira

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Reportage Sur les monts de l’Atlas blidéen de Bouira

Bourgades déchues et populations à la recherche de leur destin

L’Atlas blidéen est une notion géographique qui regroupe les crêtes alignées depuis le mont Mouzaïa, dans la wilaya de Blida, jusqu’au mont Hellala, dans la région de Aïn Bessem (wilaya de Bouira), en passant par Chréa et Tablat.

C’est une ceinture orographique qui enserre la plaine de la Mitidja et la vallée de l’Isser.

A étage bioclimatique sub-humide à humide, les bassins versants de long couloir reçoivent entre 900 à 1200 mm de pluie par an.

Ce qui est à l’origine de la densité du couvert végétal assez luxuriant, même si, au cours des années de feu allant de 1993 à 2001, une partie des boisements s’est volatilisée suite aux grands incendies.

La partie de l’Atlas blidéen relevant de la wilaya de Bouira compte trois daïras : Lakhdaria, El Kadiria et Souk El Khemis. L’altitude moyenne des pics montagneux est de 900 à 1000 mètres. Sur des pentes abruptes, s’accrochent des villages et hameaux qui ont subi un fort dépeuplement à partir du milieu des années 90 du siècle dernier. Après l’insécuritéqui a porté un coup fatal à l’économie et à l’organisation de la société locale, le manque de perspectives de la période ‘’post-terrorisme’’ n’est pas fait pour inciter les populations au retour dans leurs foyers.

Vers la partie Ouest de la région (communes de Bouderbala et Boukram), des habitants profitent néanmoins des chantiers de l’autoroute Est-Ouest pour se faire recruter, y compris sur le territoire voisin de la wilaya de Boumerdès (Keddara). Cependant, cela demeure insuffisant par rapport à la forte demande en postes de travail d’une jeunesse qui ne sait où donner de la tête. L’offre du travail salarié étant fort limitée et les opportunités de s’installer à son compte se heurtent à des problèmes financiers insurmontables. L’autre écueil étant la commercialisation de certains produits à l’image du tapis artisanal produit par les jeunes filles de Guerrouma. Des pièces dont le prix de revient n’est pas loin de 30 000 DA trouvent difficilement preneur à 25 000 DA. Et dire que le tapis de cette localité a exposé dans une foire internationale à…Bruxelles au début des années 1990.

Dans la commune d’El Mokrani, Zaouia Sidi Salem et Houadchia sont deux bourgades perchées sur le versant Est de Oued Soufflat. Dans cette partie de la haute vallée, on vit l’appartenance à la terre comme un amour fétiche que les mots ne peuvent expliquer totalement. Cette zone agropastorale tire ses revenus et sa raison d’être de cette terre dont la propriété est trop morcelée ; et, fait qui complique davantage les choses, les titres de propriété sont très rares. Ceux qui ne possèdent pas ce fameux document, et ils sont la majorité, n’ouvrent naturellement pas droit aux subventions de l’État. Le système de l’indivision et de l’absence de dévolutions successorales handicape grandement les possibilités de la mise en exploitation de milliers d’hectares de terre fertile. Une véritable impasse. Les marges de manœuvre prévues par la législation en la matière, à savoir les certificats de possession délivrés par l’APC et les actes notariés se heurtent souvent, dès la phase d’affichage et de publicité, à une levée de boucliers faisant intervenir les lointains et proches parents pour émettre leur opposition à la délivrance de tels documents pour les citoyens et les paysans qui en ont vraiment besoin particulièrement dans le dispositif d’aide au logement rural. C’est le cercle vicieux de la bureaucratie, de la jalousie et du clanisme animés par les proches parents installés en ville. Ces obstacles obstruent les voies d’accession à la propriété par succession, partage ou héritage.

Pendant la ‘’décennie rouge’’ du terrorisme, beaucoup de familles ont abandonné terres et foyers pour aller s’entasser à Baraki, les Eucalyptus et Réghaïa dans des taudis. Même avec le retour de la paix, des dizaines de familles demeurent encore dans ces banlieues algéroises après avoir bradé, au milieu des années 90, meubles et troupeaux. Quelques propriétaires ‘’exilés’’ en ville ont loué leurs terres à ceux qui sont restés sur les lieux. On y pratique souvent de la céréaliculture même si le relief, plutôt accidenté, ne s’y prête guère et malgré l’état d’épuisement d’un sol rarement travaillé selon les normes techniques (engraissement, fumure, défoncement,…).

Précarité bien établie

En dehors de l’immeuble abritant le siège de la mairie, le reste des constructions est le symbole même de la précarité et de la pauvreté. Pour tous ses besoins, le village a recours à Souk El Khemis et Aïn Bessem. Le commerce rudimentaire est réduit à quelques échoppes ou épiceries faisant face à la mairie et ne proposant que très peu de marchandises aux clients.

Après El Mokrani, un chemin vicinal traverse l’Oued Soufflat sur un pont étroit et se dirige vers un village réputé pour sa zaouïa que les adeptes du mysticisme et les âmes angoissées ne manquent pas de visiter au moins une fois par an. Ces visiteurs venaient naguère de partout (Lakhdaria, Bouira, Boumerdès,…) pour apaiser leurs inquiétudes existentielles ou pour se faire traiter pour une pathologie particulière (stérilité, impuissance, ensorcellement,…). Cependant, au cours des quinze dernières années, le flux de visiteurs a enregistré une régression régulière jusqu’au “boycott’’ total au milieu des années 90. La route qui y mène avait en effet réservé de mauvaises surprises aux pèlerins qui s’y étaient aventurés.

Partant, toutes les thérapies furent interrompues et la bourgade avait fini par prendre l’aspect d’un no man’s land pendant tout un lustre. Le silence de la Zaouia de Sidi Salem a commencé à peine à se rompre à partir de 2004.

De l’autre côté de l’oued, le hameau des Houadchia fait face au chef-lieu d’El Mokrani. L’aspect le plus remarquable de ce versant de Draâ Snober est le tracé encore en place des anciennes banquettes réalisées par le service des Eaux et Forêts au cours des années 70 elles sont en forme de rampes et suivent les courbes de niveau. On y a planté de l’amandier, de l’olivier et du figuier. Seulement, l’état actuel des arbres montre que ces vergers ne sont pas entretenus. Les emplois salariés des années 80 vinrent détourner la population paysanne des efforts devant valoriser un tel capital. «Il ne reste plus rien des investissements réalisés à l’époque de Boumediene. Même l’insécurité, c’était à nous, en tant que citoyens résistants, qu’incomba le devoir de l’éradiquer. Je vous assure qu’aujourd’hui elle est devenue un simple souvenir ; mauvais souvenir, dois-je préciser. Quant à la situation sociale de la population, je vous apprends qu’ici, il n’y a qu’un seul “métier’’ : c’est le chômage. Plus de la moitié de la population active ne travaille pas. Ne vous fiez surtout pas aux chiffres que vous donne l’administration», dira avec une rage à peine contenue cet enseignant qui dit ne pas croire à la vertu de l’augmentation des salaires des enseignants puisque «tout relèvement de salaire est suivi et handicapé par une augmentation disproportionnée des prix des marchandises».

Un vent poussiéreux se lève sur Draâ Snober emportant dans sa folle course sachets, cartons et autres papiers hétéroclites pour les déposer dans le lit de Soufflat qui recommence à envoyer le souffle des eaux écumeuses reçues lors des dernières pluies d’automne.

Une volonté de mener une nouvelle vie

Les monts Hellala et Sidi Makhlouf qui clôturent l’ancien aârch de Meténane par le nord et qui étaient des éléments importants du décor et de l’environnement ont été réduits pendant la période d’activités terroristes à des refuges et des zones de repli. L’activité subversive a commencé ici en même temps que dans la commune limitrophe, Zbarbar ; c’était à la fin de l’année 1992. Le CW 125 desservant Ouled Sidi Yahia, Ouled Madani, Beni Mecil et Ouled Makhlouf était considéré comme une “zone libérée’’ avec l’ensemble des massifs, pistes et hameaux voisins.

Ces derniers ont été désertés par les populations vers des cieux plus “cléments’’ sur le plan sécuritaire ; car, sur le plan social, la misère les poursuit partout et particulièrement dans les “ceintures de chasteté’’ qui se sont créées autour des banlieues d’Alger. Le massif de Hellala, ayant subi des d’intenses bombardements pendant plusieurs années, voit sa face défigurée et son matériel végétal réduit à néant. La pinède de 1 600 ha qui trônait sur les versants de Oued Soufflat n’est maintenant que l’ombre d’elle-même. Tout l’environnement et tous les aspects de la vie ont été bouleversés par les événements douloureux de la fin du dernier siècle. Au début des années 2000, le taux d’accroissement démographique a décrû pour évoluer en croissance négative vu le dépeuplement ayant touché les bourgades de la région suite à la dégradation de la situation sécuritaire et à la pression du chômage. Ce n’est qu’au cours de ces dernières années qu’un semblant de vie a repris ses droits sur ces buttes livrées trop longtemps au silence et à l’abandon. Mais la méfiance demeure de mise. Il n’est pas facile d’engager une discussion sur ce qui est appelé ici, faute de mieux, les “événements’’.

Z’barbar et Guerrouma : hauts cris dans les bas-fonds

Un réveil brutal à une réalité socioéconomique des plus problématiques a succédé aux affres de l’insécurité. Le silence religieux, suspect et inexplicable recouvrant les monts et les coteaux de cette partie du massif de l’Atlas blidéen pendant la décennie quatre-vingt-dix du siècle dernier laissent place à de lourdes interrogations et récriminations relatives à un présent difficile à supporter. En déclinant leur appartenance territoriale à la wilaya de Bouira, les habitants de Guerrouma n’ont pas l’air de trop y ajouter foi. Perchée sur les monts de Zbarbar, à 600 m d’altitude, l’agglomération chef-lieu de commune est située à plus de 30 km au sud de Lakhdaria, daïra à laquelle elle est rattachée administrativement. La route qui y mène à partir de l’ex-Palestro, le chemin de wilaya 93, serpente laborieusement avec une pente allant crescendo jusqu’à faire ahaner le véhicule le plus robuste. En outre, les virages trop aigus donnent une sensation irrésistible de vertige. À mi-chemin, nous planons déjà, comme par une magique vue d’avion, sur les vallons et méandres de Oued Bouamoud qui nous montrent les fastes de la nature : l’eau ruisselle sur les falaises rocheuses et les chevreaux s’accrochent aux branches et ramures d’oléastre et de pin d’Alep. La circulation sur la route est très discrète. On peut rouler pendant un quart d’heure sans croiser aucun véhicule. Même si la situation sécuritaire s’est substantiellement améliorée depuis le début de la décennie en cours, les villages et hameaux de la région ont connu pendant plusieurs années le diktat terroriste qui a laissé des traces indélébiles dans la société. Les forces de sécurité et les Patriotes ont payé le prix fort dans leur lutte contre les organisations criminelles qui ont écumé, des années durant, les maquis et les forêts entourant les zones habitées. La région de Guerrouma se remet difficilement de la longue épreuve d’insécurité qui l’a prise en otage depuis le début de l’aventure terroriste. N’est-ce pas que sur ces monts invaincus pendant la guerre de Libération que le djihad contre les Algériens a été proclamé en 1992 ? Des dizaines d’innocents (bergers, ouvriers, paysans) ont été fauchés par le règne de la bêtise aussi bien sur la route dans leurs domiciles. Mais, ici, on veut tourner la page de l’insécurité et du terrorisme. Le constat de ces années où les bourgades et les propriétés furent abandonnées est des plus alarmants. D’abord, il y a ceux qui ne sont pas revenus et qui, probablement, ne reviendront jamais. L’exode rural, qui a commencé déjà pour des raisons économiques au milieu des années 80, a subi une extraordinaire accélération à partir de 1994. Lakhdaria, Tablat, Bouira, Boumerdès, Réghaïa, …et d’autres villes du centre du pays ont reçu une partie de ces montagnards. Après le relatif retour à la paix ressenti au début des années 2000, les défis de la vie se posent crûment à ceux qui sont décidés de continuer à vivre à Guerrouma et à ceux qui la retrouvent après des années d’absence. Le chômage, l’enclavement de certains, hameaux, la santé, l’éducation et d’autres préoccupations liées au monde de la jeunesse ne cessent de contrarier les efforts et les volontés de ceux qui considèrent que ce coin de montagne est leur gîte définitif et qu’il y a lieu de le promouvoir et de le rendre vivable.

La haute vallée de l’Isser

Aux bourgades de Zouatène, Diour et Aïn Beïdha, on se sent plus proche de Tablat (wilaya de Médéa) que du chef-lieu de la daïra de Lakhdaria auquel pourtant ces pâtés de maisons se rattachent. Pour consulter un médecin ou acheter un médicament dans une pharmacie, les gens se rendent sans hésitation à Tablat, une ville située à 15 km de ces lieux.

Pour descendre à Lakhdaria en vue de retirer des papiers administratifs par exemple, le déplacement relevait jusqu’à un passé récent de l’exploit. La régularité des navettes de transport public n’est acquise que récemment. «Auparavant, il nous arrivait de ne pas revenir dans la journée une fois descendus à Lakhdaria. Moi-même, j’ai passé la nuit chez des proches de la ville lorsque je me suis aventuré en 1999 à faire la chaîne dans les bureaux de la CNAS. C’est au bout du troisième jour que j’ai regagné Guerrouma».

Vaste de 97 km2, la commune de Guerrouma abrite une population de presque 20 000 habitants répartis sur plusieurs hameaux. Les plus importants sont le village agricole de Aïn Beïdha, Diour, Beni Anane, Zerarka, Tifirès et Zouatène. Ce dernier hameau que dessert une piste étroite s’accroche vertigineusement au versant est de l’oued Isser.

La topographie abrupte des lieux a exclu toute infrastructure d’importance. La même configuration s’offre au visiteur à Tifirès. L’enclavement est vécu dans toutes ses dimensions hormis une école primaire qui occupe la seule plate-forme que possède le hameau. Pour chercher du travail, il faut se déplacer sur des dizaines de kilomètres sans être sûr d’être embauché.

L’agriculture de subsistance qui prévalait il y a une dizaine d’années se réduit en peau de chagrin. Les nouveaux programmes initiés avec le soutien, de l’État n’ont pas encore donné de résultats tangibles. Beaucoup de citoyens, au vu du regain d’intérêt du gouvernement pour les industries minières, nourrissent l’espoir de réactivation de l’ancienne mine de Guerrouma où étaient exploités le cuivre et le baryte.

Dans les vieilles galeries étaient employés, jusqu’aux années soixante, des centaines d’ouvriers de la région de Guerrouma, Boukram, Bouderbala, Maâla, El Kadiria et Lakhdaria. Aujourd’hui encore, on retrouve les galeries et les pistes qui ont servi à l’exploitation de cette mine.

Comme nous l’a déclaré un éleveur de lapins, formé par les épreuves de la vie, à la fois aigri et aguerri : il est difficile de dégager les priorités sur ces collines enclavées de Guerrouma où tout reste à faire.

La beauté sauvage des collines et des pitons du pays de Zbarbar abrite des hommes à la recherche de leur destin, des jeunes désœuvrés et sans repères, des volontés confusément affirmées pour la reconstruction d’un monde déchu par une fatalité de l’histoire.

Les yeux hagards, la tenue bancale, l’esprit occupé et le cœur accroché à l’espoir d’un avenir meilleur. Pour la majorité des habitants, l’avenir immédiat, l’espoir à portée de main, c’est ce barrage de Koudiat Acerdoune.

La commune de Guerrouma domine le lac par l’amont. Avec ses 640 millions de M3, cet ouvrage qui sera réceptionné dans quelques mois, est considéré ici comme le véritable trésor de la région.

Amar Naït Messaoud
depeche de la kabylie
8 NOVEMBRE 2008

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